Emploi des seniors : «Quand on est vieux, les entreprises nous enterrent»


5 octobre 2012

35 000 visiteurs sont venus jeudi 4 octobre au Forum «Paris pour l’emploi» qui se termine ce vendredi. (Photo Charlie Dupiot)

 

Reportage Depuis jeudi se tient place de la Concorde la dixième édition du forum «Paris pour l’emploi». Un rendez-vous qui attire chaque année de plus en plus de seniors.

Par CHARLIE DUPIOT

«Il y en a qui me font de la peine parce qu’ils sont âgés.» Ces mots, glissés par une jeune fille à son amie entre deux stands de la tente de l’emploi, résonnent comme une vérité crue. Au milieu de la foule de visiteurs, CV sous le bras, espoir sur le visage, il y a un nombre étonnant de quinquagénaires.

 Dans un coin éloigné de la frénésie de ces entretiens d’embauche express, Yves, cheveu grisonnant et costume impeccable, sirote un café. «Il y a cette image du quinquagénaire qui en demande trop, en termes de salaire. Ce n’est plus vrai, je ne suis pas exigeant sur le salaire. Ce n’est plus un problème de salaire, mais de formation.» Cet ancien directeur d’entreprise qui œuvrait dans le câblage automobile a été remercié il y a un an et demi. Il avait alors 56 ans. Depuis, il a envoyé «pas dix mille CV, mais presque». Et n’a reçu qu’une centaine de réponses, dit-il en se forçant à sourire. «Nos expériences ne valent pas grand chose, en fait. Pour beaucoup d’emplois, on est dépassés. Même si on sait jouer un peu avec les nouvelles technologies, les entreprises préfèrent les jeunes.» Aujourd’hui, Yves, qui postule à toutes les annonces des groupes industriels, ne vient pas avec une idée précise en tête. Il postulera, oui, sûrement. Pourtant, il n’a pas l’air convaincu de l’utilité du forum dans sa recherche d’emploi.

Un peu plus loin à l’entrée de la tente, Nourredine vérifie une dernière fois son CV. «50 ans, marié, 7 enfants», peut-on lire en haut à droite. Au chômage depuis un an, venu du Val-d’Oise, il espère décrocher un CDD. En 2003, sa formation de géomètre lui avait permis d’obtenir un CDI en tant qu’assistant-géomètre, un poste «sous qualifié» pour lui. Six ans plus tard, un licenciement économique l’a poussé vers la voie de l’intérim. Mais depuis un an, plus rien. Le père de famille a beau postuler aux «deux, trois offres qui se présentent» chaque semaine dans son domaine, il n’est jamais sélectionné. Dans les candidatures qu’il envoie, il ne cache pas son âge. Un employé d’agence d’intérim lui avait pourtant conseillé «de ne pas l’inscrire, pour éviter les discriminations. L’âge, c’est comme l’origine, ça n’aide pas».

«Non mais vous trouvez ça normal ? Depuis 2003, pas de travail, rien ! Chômeur, au RSA, à 53 ans, vous imaginez ?» Edmond, dans la foule qui piétine d’un stand à l’autre, clame sa révolte à qui veut l’entendre. Il voudrait qu’on écrive un livre sur son histoire, «représentative» : «Les années passent et je ne trouve rien. Les patrons prennent des jeunes, quelques mois, pour les virer après. Moi je dépose des CV chez les commerçants, mais personne n’embauche de seniors.» Il brandit son CV, rempli d’expériences en vente. Avant, il cherchait un poste chez les vendeurs de chaussures, d’informatique et de téléphonie mobile. Maintenant, il ne s’en tient plus qu’aux chaussures : «Pour le reste, je suis un peu dépassé. Ils ne prennent plus que des 18-35 ans. Quand on est vieux, c’est simple : on nous enterre.»

Ce fardeau de l’âge, Marie-Christine, 59 ans, en fait également la cruelle expérience. D’ailleurs, maintenant, à chaque fois qu’elle postule à un poste, elle ne précise pas d’emblée son âge. Licenciée de l’entreprise de tissus d’ameublement où elle travaillait depuis neuf ans, cette passionnée de décoration a dû faire une nouvelle formation, en alternance, pour devenir animatrice en maison de retraite. Puis elle a commencé à écumer les maisons de retraite franciliennes, afin d’y déposer elle-même son CV : «Sinon, ils le jetteront directement à la poubelle. C’est vite fait : d’après la date de mes diplômes, on peut voir que j’ai un certain âge.» Alors, elle préfère venir se défendre «en direct», qu’on voit ce qu’elle vaut avant de la disqualifier. Aujourd’hui aussi, elle est venue se défendre. Avant de rentrer dans l’arène, elle jette un dernier coup d’œil à l’intérieur de sa sacoche : C’est bon, ses deux CV, l’un en décoration, l’autre en animation pour personnes âgées, sont là, chacun en plusieurs exemplaires. Autant mettre toutes les chances de son côté.

(Photos Charlie Dupiot)

Source: www.liberation.fr

 

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